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Les Coléoptères de Claude Georges
« Le hasard, ce fleuve mystérieux, paresseux et infranchissable, qui côtoie la vie de chacun de nous en y faisant une incursion au moment le plus inattendu. » Ray Bradbury
Hasards et coïncidences : ces deux forces régissent-elles la vie ? Cela ferait un bon sujet de philo mais ce sont aussi les maîtres mots d’une belle histoire qui m’est arrivée et qui est toujours en train de s’écrire.
Il y a des cela huit ans, ma famille et moi passions une semaine de vacances dans un charmant petit gîte d’Aveyron. J’avais alors 10 ans et mes souvenirs remontent à un grand grenier regorgeant de BD de science fiction auquel nous accédions par un escalier si abrupte que mon petit frère s’y était cassé le bras en le descendant. Les murs de la maison étaient recouverts de tableaux et une magnifique carapace de tortue décorait le salon. A cette époque je courais déjà après les petites bêtes et observait alors pour la première fois des Sphinx du liseron, grand sphinx de la vigne, des moro-sphinx, des carabes dorés; je courais après les cicindelles et me lançais dans des courses effrénées derrière des robert-le-diable…
La dame qui tenait le gîte, observant cette passion émergente m’avait raconté que son mari avait été collectionneur de coléoptères et qu’elle gardait chez elle de vieilles boîtes en confiant qu’elle ne savait trop comment s'en occuper, et pour cause, les anthrènes avaient eu raison d’un bon nombre d’insectes. Et, dans son aimable générosité, elle me donnait deux boîtes poussiéreuses où les bestioles épinglées semblaient se décomposer sur place. Les vacances se terminèrent et je ramenai chez moi les deux boîtes qui furent de suite pulvérisées à l’insecticide puis rangées dans un coin de ma chambre sans que je n’y prête plus d’intention que cela. Et pendant huit ans, ces joyaux insoupçonnés sont restés immobiles sous leur couche de poussière brune, considérés comme les vestiges d’une collection à jamais perdue.
Et puis cet été, je m’y suis attardé un peu plus en me disant qu’il fallait vraiment que je m’occupe du sort de ces coléoptères. Je me suis
alors armé de patience et de délicatesse et, insecte par insecte j’ai recollé sur leur support les têtes, les pattes et les thorax qui s’accumulaient dans le fond de la boite, nettoyé
chaque membre, chaque élytre au coton tige, brossé les pattes et les antennes faisant parfois sauter, à mon grand damne, quelques segments, quelques griffes… Et petit à petit je reconstruisais un
complexe puzzle organique, privant ces coléos de leur don d’ubiquité, et j’ai ainsi révélé au grand jour de superbes bestioles, uniquement des Cerambycidés tous inconnus au bataillon. Les
quelques mentions de lieu m’indiquèrent qu’ils venaient de partout dans le monde: Nouvelle Guinée, Colombie, Chine, Turquie, Pérou, Brésil…
Mais pour le reste : rien, pas de lieu, pas de date, seulement des noms scientifiques périmés qui, tapés sur internet me gratifient d’un superbe : « Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés ». En recourant à divers forums j’ai identifié la plupart des bestioles, mais cela ne suffisait pas à combler le vide identitaire qui tournait autour de ces boîtes de collection; je n’avais même pas le nom du collectionneur. Il était évident qu’il s’agissait là d’une collection d’achat et de reconstitution mais chaque insecte a son histoire et j’étais curieux de connaître la leur, j’ai donc remonté la piste en commençant par le commencement, à savoir les souvenirs de mes parents qui se rappelaient d’avoir visiter une exposition de peinture de l’ancien collectionneur car celui-ci était peintre de métier.
J'ai alors cherché dans les archives de l’abbaye qui recevait l’exposition, fouillant tous les noms des artistes d’expositions temporaires. L’un deux a fait écho aux souvenirs de mes parents, et il ne m'a fallu que peu de temps pour trouver le site qui lui était dédié. A la vue des toiles présentées, tous les doutes subsistants tombèrent, je reconnaissais cet abstrait profond, sombre et expressif, des paysages épurés, des mondes tourmentés dans un univers très science fiction, très bande dessinée à la fois céleste et désertique.
J’avais alors un nom : Claude Georges et dans les contacts proposés sur le site, il y avait le nom de sa femme, la généreuse
hôte d’Aveyron qui par un magnifique et fructueux hasard avait déménagé il y a sept ans, soit juste un an après notre passage, pour la petite ville de Clisson, en Loire atlantique, à quelque
trentaine de kilomètres de mon domicile. Ni une, ni deux je l’ai contactée et elle m’a d’emblée invité dans sa nouvelle maison, un grand appartement au-dessus d’un petit café qui donne sur le
bourg coquet de Clisson. Nous avons bien parlé et sa simplicité et sa gentillesse m’ont fait passer un agréable moment mais je ne pus trouver plus d’informations sur les insectes de son défunt
mari car elle avait jeté beaucoup de choses dans ce déménagement et aussi parce que la passion pour les insectes de son conjoint ne l’avait jamais vraiment intéressée, ainsi je lui ai demandé où
était le reste de cette vieille collection.
Elle m’avoua avoir jeté trois boîtes en piteux état, sa fille en conservait une et il lui restait encore trois petites boîtes qu’elle s’empressa de m’apporter et avant d’avoir pu poser les yeux dessus elle me dit d’un ton naturel et détaché « choisis-en une ». Je ne peux alors décrire ma surprise et ma joie qui m’envahirent lorsque je pus contempler ces trois cadres, l’un d’eux présentait trois mégasomas du Pérou, un mal et deux femelles qui n’étaient plus en très bon état, la deuxième boite offrait un couple de superbes longicornes parfaitement étalés, des Batocera dont j’ai oublié le nom d’espèce (wallacei je crois) et la troisième boîte, ô merveille des merveilles : trois splendides et énormes Macrodontia, deux M.cervicornis et un M.dejeani venant du Pérou et de Colombie sur lesquels je suis resté littéralement scotché pendant quelques minutes. Un corps large aux contours agressifs, deux belles mandibules dentées fièrement dressées, un thorax épineux et un abdomen presque rectangulaire mais d’une beauté incroyable revêtant une belle couleur orange qui évolue du vif à la base des élytres jusqu’à l’ocre pale à l’extrémité de l’abdomen présentant des dessins longiformes de couleur noire aux airs d’art africain.
Et c’est avec cette merveille sous le bras, encore ému de cette sincère générosité que je lui ai dit au revoir, bouclant le mystère de ces Cérambiques d’Aveyron, fier d’être le principal détenteur des Coléoptères de Claude Georges qui ont permis cette belle ré-rencontre.